Bellaciao est hébergé par
Se rebeller est juste, désobéir est un devoir, agir est nécessaire !
PUBLIEZ ICI PUBLIEZ VOTRE CONTRIBUTION ICI

"La Rage du Sage", par Alain Damasio


de : via LL
mercredi 29 décembre 2010 - 01h06 - Signaler aux modérateurs
4 commentaires
JPEG - 29.6 ko

La Rage du Sage est un communiqué poético-politique signé Alain Damasio, publié dans le livret d’un CD single du groupe Sliver (Memento Mori). Dans cette première partie, il jette un regard lucido-féroce une société qui virtualise de plus en plus ses liens...

"Notre époque a un problème d’étoffe.

Le tissu social se troue et il défibre. Les relations humaines sont remplacées par leur calque virtuel : les réseaux. La socialité molle nous traverse comme du beurre. Nos fibres ne vibrent plus, elles conduisent. On a recâblé nos nerfs avec de la fibre optique. Les visages qu’on embrassait disparaissent derrière leur photo. Les gestes qu’on attend restent à la surface du plasma : vidéo. Tout se dématérialise : la musique, la pellicule, l’humeur. La voix. La présence.

MÊME LE TOUCHER A TROUVÉ SON ERSATZ, SOUS MODE VIBREUR.

De toutes parts ça envoie grave et ça reçoit, ça transfère et ça retransmet, ça télécharge. Ça circule. Textes, sons, images, données. Tout passe. Et pourtant, c’est comme si rien ne se passait. Ou se passait ailleurs, dans le dos des réseaux. Plus assez d’absences, de laps et de stases, de blackouts, de temps syncopé. Sois joignable, toujours, bippe l’injonction. Moi, je DISJONCTE.

BLOGITO ERGO SUM

Je n’ai jamais autant communiqué depuis que je ne nique plus. Je fume mail sur mail, sinon je skype. Et j’ai ouvert hier mon site, comme tout le monde, sur ego.com. Facebook pour le coeur, Meetic pour le cul, Linkedln pour le biz. Avec quelques SMS dans les interstices, pour le flux. Avec ma poignée de « t ’es où ? », « j’arrive », « on se tient Au jus » jetée en graines stériles sur un quai bondé-solitaire et la litanie des forums du soir, quand je rentre à la niche, des mails qui font ding et des smileys qui font rire.

IVRE DU MOT VIVRE – MAIS PERSONNE POUR CONJUGUER

l am what I am. La formule de Picasso a été hackée : je ne vous cherche pas, je me trouve. Dans ma conforteresse, dans le miroir de mon écran plat, dans le rut froid de la rue. I am. ÊTRE SOI. PLUTÔT QU’ÊTRE AVEC.

Voici venir le règne rond des citoyens-bulles, lovés dans leur technococon. Aujourd’hui c’est la trilogie mobile-baladeur-portable qui nous couve : main-clavier, oeil-écran, oreilles qui casquent. Demain ce sera la greffe adéquate, sur le nevraxe cervical : l’objet nomade totalitaire.

L’ humain 2.0 arrive. En pantoufles.

Dans sa chrysalide casual, qui filtre pour nous le monde extérieur, le gère pour nous, place entre lui et nous ses touches, ses sons, ses écrans et ses flux - bip, mail, pubs, spam et faq ! Qu’on reste surtout calé en boucle, connected, dans le tempo fade des feedbacks et des backups, à manipuler des interfaces fluides et des menus déroulants, à cliquer-copier-coller, temps court et courte vue. Mais fiers pourtant, comme un petit dieu auquel le fantôme électronique du monde répondrait. Au doigt et à l’oeil. Natürlich.

Plus le monde recule dans la brume des réseaux, plus les autres deviennent des figures floues (vaguement amies, vaguement dangereuses) et plus le besoin d’appropriation de ce monde, le besoin d’outils qui soient aussi des filtres, grandit. C’est le cercle.

LES RÉSEAUX DE SOCIALlTÉ AGGRAVENT AUTANT L’ABSENCE DE L’AUTRE QU’ILS LA CONJURENT.

Les systèmes de sécurité - glacés optiques et faillibles - font tout aussi peur qu’ils rassurent. Alors qu’un simple regard humain et trois mots, échangés dans une rame anonyme, redéplieraient une sérénité tangible.

Dans ce 21e naissant, le sentiment collectif ne se vit plus sous forme de familles ou de groupes, mais de grappes structurées par affinités de consommation : les « communautés » , en langage net. Tu aimes quelle zik, quels films, tu joues à quoi ? Aussitôt repérées et mûries, ces grappes sont vendangées par les golems du datamining, avec leur immense base de données, pour presser le profit de nos jus.

Ainsi je m’affiche sur le mur de Facebook avec l’ensemble de mes livres lus, des sons que j’aime, des films que je n’ai pas vus. Avec mes idoles, mes sisters et mes amis. Avec mes goûts, mes photos de fête, mes liens, mes besoins, mes achats potentiels, mon lifestyle, ma singularité, mes régularités. Et j’alimente, en toute conscience, le plus gigantesque fichage consenti de l’histoire du marketing personnalisé. Je me donne, à nu, et mieux : je leur livre mes potes, mes groupes, mes clubs. Fragment dividuel par fragment dividuel, de la plus idéale façon pour une exploitation commerciale optimale : b i e n c l a s s é e t b i e n s é r i é.

« En publiant un Contenu utilisateur sur tout ou partie du Site, vous concédez expressément à la Société une licence irrévocable, perpétuelle, non exclusive, transférable et pour le monde entier, sans rétribution financière de sa part, d’utiliser, copier, representer, diffuser, reformater, traduire, extraire et distribuer ce Contenu utilisateur, à des fins commerciales, publicitaires ou autres, sur le Site ou en relation avec le Site (ou dans le cadre de sa promotion), de créer des oeuvres derivées du Contenu utilisateur ou de l’incorporer à d’autres créations, et d’en concéder des sous-licences des éléments cités. » – Charte de Facebook.

- Alors ?
- Je m’en fous, c’est cool. Tout le monde est sur Facebook.

LÈVE-TOI ET TRAME !

C’est comme si, par miracle, la liberté vraie devait naître désormais d’un ISOLEMENT CONNECTÉ. Et non plus de ce que m’offrent l’amour et l’amitié, avec leur épaisseur de tensions riches. Et non plus ce que m’ouvrent mes bandes et mes meutes, même minuscules.

ON NE PARTAGE PLUS : ON S’AGRÈGE. ON NE SE TOUCHE PLUS MAIS « ON GARDE LE CONTACT ».

Le moi-Île est une invention occidentale. Une connerie. Morbide de surcroît. Tout à l’inverse, le soi qui vit est un carrefour, un échangeur, une place peuplée ou un parc, une multitude, des tribus. Il a l’énergie des champs dans lequel il est pris ; il a les intensités qu’il traverse, suscite et reçoit en liant. Memento Mori !

Trop souvent, je frime ou je hurle à la première personne du singulier quand il faudrait articuler un pluriel. Je me tue à dire je ... Je me tue. Et toi, tu me voues voix !? Chacun chez soi, immolé dans son moi. Chacun ses choix. Ben ouais. Be yourself, comme tout le monde. Alpha blondit et Carla brunit. Hugo Boss. Il a bien de la chance.

Comment dire « NOUS » à la place de Je ? Comme ça se prononce : « NOUE ». Noue, oui, fais des noeuds : dans le paquet lisse des lignes de destins parallèles qui dépriment sur un quai de métro. Au concert ou dans la rue, au bureau, à l’hyper, sous la. pluie, partout où les grumains grumeautent d’un air Mossad : NOUE !

On connaissait la suggestion de René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » C’était si beau, dit par un résistant d’une telle trempe. Sauf que les traces, 60 ans plus tard, sont devenues, pour nos technopolices, des preuves. Doigt, ongle, cheveu, iris, sang ou sperme, forme de ton visage ou de ta main… Et bientôt la voix. Le corps entier vaut empreinte. Le corps entier pour papier d’identité, haché à grands coups d’hélice ADN.

L’important pourtant devient moins de savoir qui vous êtes que de connaître, à chaque instant, votre position. « Donnez-moi vos coordonnées ». Biométrie, fichage et fichier comptent moins, pour l’aérodynamique moderne du pouvoir, que la géolocalisation en temps réel. Autrement dit : la traçabilité. L’art arachnéen de la trace. Au-delà des matraques et des traques.

Et dans l’échelle des délinquances à sanctionner, nul hasard qu’on trouve désormais au sommet la chasse aux sans-papiers. Rien n’est pire pour ce système qu’un homme sans trace. Paie ton écho.

Tu le sais, ami : le moindre appel que tu passes ou reçois, la moindre page web que tu consultes, le moindre resto que tu paies, sont sus. Tous tes achats, tes connexions, tes déplacements de sous-sol ou de surface, l’entrée de ton immeuble, tes clés à badge et tes cartes à puce, tes billets de concerts, tout ce que tu fais, ami, laisse dans ton dos un long sillage d’écume numérique. Une fine volute digitale d’actes horodatés qui tourbillonnent dans le vent méticuleux de l’archive. Et alors ? Alors rien.

Tu peux circuler.

Le logiciel est par-dessus les toits. Si bleu, si calme.

Rien n’est plus indispensable à nos démocraties-marchés que la circulation des hommes, des données, des véhicules, des produits et de l’argent. Rien n’est potentiellement plus dangereux, en même temps (pour tout pouvoir) que la liberté de cette circulation. Répondre à ce défi impliquait d’abandonner le répressif, trop lent, pas rentable, sans se soumettre au permissif, porte ouverte à toutes les fraudes. La traçabilité offrait une solution élégante puisqu’elle se contente de contrôler continûment le mouvement sans jamais le stopper.

Savoir où est qui, n’importe quand. Au cas où.

L’époque se rêve fluide. Les sas à badge ont remplacé les barbelés ; la camisole chimique ridiculise les électrochocs ; le collier électronique se substitue au carcéral. Partout les angles durs de l’autorité s’arrondissent, le pouvoir nu habille ses emprises, la violence visible s’efface : douceurs occidentales. À la Discipline, on préfère le Contrôle ; aux ordres, les suggestions comportementales ; à la sanction, le harcèlement moral. On ne dirige plus : on coache, on conseille, on manage. Même la figure honnie du flic flotte. L’avenir est au vigile dont la mission est centrale : s’assurer que chacun consomme bien.

La discipline nécessitait des milieux clos (caserne, usine, hôpital, prison) et des gardiens coûteux. Elle exigeait l’énergie des chefs tandis qu’au contrôle suffit la soumission aux chiffres : âge, ventes, objectifs. Un simple respect des normes. Demandées et validées par tous. Puisqu’on a besoin de repères et de règles lorsque tout bouge et doit bouger pour rapporter. Le malaise du millénaire naissant n’est pas tant l’hégémonie gluante du contrôle. C’est que ce contrôle soit moins subi que réclamé . Soit moins une mutation vicieuse du pouvoir hiérarchique que le besoin émergeant d’une dissociété incertaine et paumée qui, faute de solidarité, cherche dans ce contrôle sa sécurité sociale. Techniquement, 1984 est bien là, par le panoptique et la surveillance généralisée.

Mais politiquement, Big Brother a été doublé par sa mère : Big Mother. Big mother ne dirige rien et ne trône en haut d’aucune pyramide. Elle n’a pas besoin de visage puisqu’elle a toutes les figures du confort. Elle n’a même pas besoin de nom puisque chacun l’appelle par son prénom dans l’intimité du noir et de la peur des autres. Big Mother is washing you. Te torche, te dorlote et te couche. Et c’est ce que tu veux, au fond. Parce que tout autour, le monde n’est pas encore assez net pour toi. Pas encore assez blanchi. Et ça, ça fait peur.

LE BANAL CANAL ANAL PAR OU LE CAPITAL T’ENCULE

Commençons par une vérité qui fait mal : si le capitalisme est si poisseux, s’il infiltre partout son liquide, s’il démultiplie de façon fractale ses logiques — de paie et de prostitution — jusqu’aux secteurs qui avaient su jusqu’ici le repousser (l’éducation, l’humanitaire, la militance, l’art…), c’est parce qu’il prend en nous son énergie.

On l’irrigue avec notre sang ; on l’électrise avec nos nerfs ; on le rend intelligent avec nos cerveaux. Il nous manipule avec nos propres mains. Il nous encule avec nos bites dans un anus qu’on dilate comme une étoile pour lui. Il nous fait jouir par toutes nos fentes, par toutes nos brèches, partout où l’appel du besoin est suffisamment béant pour qu’il le comble avec n’importe quel objet, pourvu qu’il ait la forme. Et cette forme, il sait la trouver : question de design.

La fatigue de ce monde, c’est qu’à la libido de l’argent, personne n’échappe. C’est un système d’échange totalitaire soft, sans dehors, sans envers. Qui convertit tout. Le plus pur des militants d’extrême-gauche ne peut pas faire un pas dans une rue occidentale sans alimenter le système. Il boit au bar la bière du capital. Il marche sur le trottoir de Bouygues ou de Vinci. Il porte un pantalon acheté. Même le plus farouche clochard finit toujours par tendre la paume pour une pièce.

Il ne sert à rien de se prétendre contre le capitalisme. Demandez aux gens, tout le monde est contre : tout contre. Il ne sert à rien de se croire au dehors : la marge appartient encore au système et l’alimente même plus puissamment que son centre. Puisqu’elle s’y oppose et donc le dynamise. L’art le plus provocateur ? Il se commercialise sur le marché du luxe. Le rock brut, décérébré, rebelle ? Un défouloir rêvé aux violences qui couvent. Criez au concert, lâchez-vous ! Vous serez plus calme au travail, demain. Suez, je recycle déjà votre sel. Crachez votre haine, je revends la salive.

Face à ça, c’est la colère architecturée qu’il faut atteindre.

Trouver en soi la rage du sage.

C’est du dedans que la révolte virale — le révirus — doit sourdre et contaminer les sangs, comme la rouille ronge au coeur la plaque d’acier qui se croyait inoxydable. Et n’écrivez pas ça « rêvirus ». Ça n’a rien avoir avec le rêve, cette monnaie d’échange pour l’inaction, dont trop d’artiste font tourner la planche à billets.

« En attendant, je gère » persifle le Comité Invisible.

Moins on se sent lié, proches des autres, plus on demande à l’argent d’assurer le lien. On paie un guide pour visiter le bled, une nounou pour nourrir le môme, un resto pour garder ses amis et une pute pour simuler un rapport. On paie même sa santé avec le temps dépensé à la détruire au travail. Parce qu’on est trop cons ? Un peu. Mais surtout parce que l’argent qu’on nous donne pour un temps de travail, on sait qu’on pourra le transformer en n’importe quoi : maison, bouffe, boisson, loisirs, biens, voyages… Et que cette métamorphose d’un temps d’effort en moment de plaisir a quelque chose de magique, qui fascine une pulsion enfantine en nous. Pourrait-on obtenir la même chose en construisant des relations pleines, atteindre le même miracle en partageant, sans médiation, nos tensions et nos sèves ? Oui, et c’est ce que nous faisons dans notre cercle intime, sur le disque surnageant de notre humanité riche. Au-delà, l’argent règne — un océan de pétrole strié de navettes. Et le niveau d’eau monte, qui gagne sur nos archipels, sur nos reliefs. Si bien que pour beaucoup d’entre nous, la surface d’humanité disponible (ce SHD, résidu très agaçant dans l’équation du libéralisme) se réduit à l’espace qu’occupent notre égo et nos pieds.

Le banal canal anal par où le capital t’encule… Tout le monde le sent, au fondement, et à tous, mal il fait. Mais de quoi, au fond, est-il tapissé ? De ta flemme d’un vrai échange ? De ta frilosité des rencontres qui exigent — et t’élèveront pourtant ? De ta rame de te confronter à l’autre, à l’étranger, au pas-de-chez-toi, au hors-de-ton-cercle, d’apprendre à les aimer, et à en prendre le temps ? De tout ça, oui. Payer fait l’économie… de l’échange. L’argent a été inventé pour mettre le monde à distance — en le quantifiant.

Ce sont les liens qui tueront le capitalisme. Le désir des sujets plus fort que le désir d’objets. Tiens, chante ce slam : tous nos biens — les miens, les tiens ou les siens — ne pèsent rien face aux liens.

Hurler contre les riches, chacun le peut. C’est dépasser l’envie d’être riche qui est le plus difficile — quand on comprend qu’habiter sa vie suffit. Que tout vient de l’intensité qu’on met à partager avec ses amis, avec son couple, avec ses bandes, avec l’étranger qui passe. Et que pour toucher ça, ce frisson ample, l’argent est impuissant. Il redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : du papier.

MEMENTO MORI

Aujourd’hui le monde nous est donné comme une image de synthèse. Ce que les spécialistes de la 3D appellent un mesh : une structure en polygone qu’on peut manipuler sous n’importe quel angle. Et qui accepte tous les points de vue. La pub nous le texture et le personnalise pour nous. Les managers politiques nous l’animent. Et nous, les pousse-boutons, les éleveurs de souris, on « interagit » avec.

L’argent, la communication, la technologie : tout ce qui fonde notre rapport au monde fait écran à la vie. Tout nous connecte — de loin et sans fil — mais rien ne nous relie.

Il devient crucial de retrouver une adhérence, un sol qui crépite sous nos pas, un ciel derrière le logiciel qui fabrique le ciel. De retrouver une main chaude au bout de nos doigts qui tapent sur les cubes du clavier, sans produire une seule note de musique.

On ne peut reprocher au monde de bouger ni de communiquer. Juste d’avoir fait de la communication un impératif et de la mobilité un piège.

Si bien que résister, en occident, à l’aube du XXIe, est d’abord un profond enjeu de rythme. Ce n’est pas l’environnement qu’il faut sauver : c’est le rythme. C’est ça le combat à mener : le rythme, le rythme humain. L’environnement, nous le sauverons de fait quand nous ferons corps avec le monde, quand nous aurons retrouvé le monde qui bat en nous, comme une cloche de bronze, comme un tambour de peau. Dire « environnement », c’est déjà postuler un moi séparé du monde, un moi immonde qui fait de l’espace et du temps un décor. Alors toutes les réalités se valent, oui, tout perd poids ou sens. Tu te balades dans ta voiture en déroulant les paysages comme une cinématique, les voix et le bruit des torrents t’arrivent comme une bande-son, la pluie est une ambiance, tu pourrais écraser ta mère et rouler sur ton gosse, quelle importance, c’est la Matrice — ton corps n’est plus que pulsion scopique, ta rétine fuit… et tout au bout de la route, dans le miroir luisant de l’asphalte, tu vois sourire un fantôme qui sourit comme toi sans dent et sans lèvre et ta bagnole dérape sans fin sur la chaussée molle, tu freines trop tard quelle importance — tu n’habites plus rien depuis longtemps : tu hantes…

Défaites-vous de l’obligation de réagir. Vous n’avez pas à être joignable.

Vous n’avez pas à répondre aux dings de vos mails comme à un sifflet. Vous n’avez pas à cliquer pour exister.

Réagir n’est pas agir, pas plus qu’interagir n’est prendre part au monde.

Agir, c’est créer un acte, aussi modeste soit-il, qui soit pour vous d’une nécessité profonde. Agir c’est ouvrir un espace, même étroit, et un temps, fût-il court, dans lequel une respiration neuve, dépolluée des normes et des médias, soit possible. Et de dilater son coeur avec. Presque toujours, les rythmes qu’on vous suggère ont l’évidence d’une cadence. Et vous calez vos corps pour y répondre. Et vous reformatez vos têtes pour rester synchrone avec le réseau. Vous surfez sur les flux puisque vous êtes nés de la vague. Et vous oubliez de vivre à force de vous fondre dans le mouvement, à force de suivre ceux qui vous donnent le tempo.

Memento Mori. N’oublie pas que tu vas mourir.

Donc que chaque battement de ton coeur est un miracle musical. Chaque bouffée d’air qui entre et sort de tes poumons est un chant. Sens de chaque pas les muscles qui t’emportent et qui vibrent comme des cordes de basse souples — et quand tu marches sur un quai, ajoutes-y le timbre de ta voix, juste pour voir, juste pour t’entendre, sentir ton flow propre, tes déboulés, ton chaloupé bâtard, ton charme. Écoute jusqu’au bruit complexe des chuchotis du métro bondé, que les rails stridents cinglent parfois, comme des riffs. Memento Mori : n’oublie pas que tu dois te nourrir. Ventre, yeux, main et âme, avec goût. Le pain du son, le pain des mots, le toucher, tout.

Puisque l’espace est contrôlé et traçable, observé et visible, apprends avec nous l’art fugitif. Là où le pouvoir pacifie — à force de lumière blanche, d’optronique civile et de transparence — à nous d’opacifier. Là où il lisse — les surfaces, les design, les visages et les messages, les pratiques — à nous de plisser et de plier, de chercher les arêtes vives, de multiplier les angles morts, de froisser à la main le tissu d’émotions lasses dont ils nous font une surface sociale. Memento Mori : n’oublie pas que tu vas courir.

Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre.

À Big Mother qui te gère, tu préféreras tantôt Sister Resist, l’intranquille.

C’est qui, elle ? Personne — juste un mythe que je te fabrique brique à brique. Juste une clameur que tu peux faire taire. Ou écouter.

Sister Resist a connu l’avant-garde et l’underground, elle a aimé les deux. Elle a été de toutes les luttes souterraines et solaires, elle est de toutes les surrections, les hauts-faits, les combats qui engagent le mouvement de la vie. Tour à tour à la pointe et à la poupe, Sister Resist, à la masse, en marge, debout, derrière ton dos parfois, plus épaisse que ton ombre, plus aiguë que tes cris. « Elle est revenue de tout », disent ceux qui n’ont jamais marché vers rien. Elle est revenue, oui — pour toi, pour nous — avec des armes liquides et du son pur. Et elle parle le Babel de fable aussi bien que le furtivo, la flaque ou l’asphalte décadencé et quand elle danse à l’orthogonale des façades, elle danse avec des idées de dehors, de dehors ourlé dans la matière, de dehors né du coeur physique des choses. Faudrait grandir en partant du milieu, comme l’herbe de fissure, dit Sister Resist. Se vivre comme Cancer joyeux, comme Kystes d’air, qu’elle chante. Comme un noyau qui pousse vie et se dilate du dedans vers les autres. Du qui dévore la pêche molle du système, celle qu’étouffe en jurant nous protéger. Faire fruit ! Dit-elle. Faire feu ! Faire mèche ! Faire fuir ! Badaboum ! Elle crie. Tohu ! Zone autonome temporaire ! Tare ton TAZ ! Friche ! Archipel de squats libres ! Communes ! Troc, volte, don, hack-attack, copyleft ! Rock natif — alter ou pas ! Tout ce qui prend souche en cellule et crève sa membrane. Tout ce qui houle du ventre à cinq, à dix oufs, et contamine parce que c’est beau et bruissant. Tout ce qui fait sang, sent le neuf, respire à frais, met à sac, soulève ! Percer le ballon de l’intérieur de la vessie et filer avec l’air qui siffle.

Sur la brèche ou sur le pont — se tenir ! Ne pas se vouloir au-dessus ou en avant, à côté ou au-delà, mais entre. La plus belle des positions. Go-between. Insider. Dans l’intersticiel et l’interlope, là où la vie passe, intercalée, là où l’eau, hop, et l’air — là où l’espace ne préexistait pas avant qu’on l’ouvre — comme on déchirerait une nappe de bitume sur 400 mètres rien qu’avec une forêt de bras.

Sister Resist n’a pas d’autre manifeste que ses pas et ses gestes, pas d’autre écriture que ses esquives et ses saltos, que ses courses courbes qui dessinent parfois une cursive. Ce qu’on sait de sa pratique a été compilé par des scribes de passage. C’est une bible à la diable, agrafée au fil de fer, que ceux qui marchent debout se jettent au thorax comme un frisbee carré. Voilà les copeaux que j’ai pu en orpailler, piochés dans des pages taggés au bic, qui se sont arrachés quand j’ai tourné les pages. Ça disait ça :

> Face au règne de la transparence, de la surveillance, des miradors et des radars : l’invisibilité, qui est un art martial, la prolifération des zones autonomes, la clandestinité des pratiques, la sous-exposition.

> Opposer au réseau tactique des brutes, des routes et des rondes le faisceau tactile des luttes, des doutes et des frondes.

> Face à l’emploi du temps, aux monstres chronophages, aux cadences données par l’Agent Da : trouver son rythme propre et le tenir, savoir ralentir quand la norme se veut speed et accélérer lorsqu’on cherche à vous plomber ; s’ouvrir à l’impromptu, au temps mort qui seul vibre, à l’intempestif ; sortir des schèmes sensori-moteurs, du stimuli-réaction pour retrouver le sens intime de la durée ; percer le continuum des routines par un événement pur ; apprendre le décadencé.

> Face aux filtres et aux interfaces, aux dispositifs d’enveloppement et de mise à distance du monde : couper court, court-circuiter, chercher le rapport direct, la chaleur, tous les corps-à-corps, les face-à-face. Privilégier la sensualité sur la vision qui sature ; toucher, sentir, goûter. Sortir la ré/alitée de son lit de morve.

> Face à la quantification, à l’argent et au système d’échange généralisé : s’installer dans l’inéchangeable : le sacrifice, l’amour, le don, le hors de prix ; étendre le territoire affectif de la gratuité.

> Face au fonctionnel, à l’opérationnel, au performatif : bug, hack et sabotage, “l’erreur système” pour bonheur. La production de micro-chaos. L’errorisme, forme aboutie du terrorisme.

> Face au contrôle des flux, aux mouvements qu’on vous imprime, aux trajectoires qu’on canalise : la furtivité, la science des écarts, la ligne brisée. L’immobilité et l’inertie de tempo. Devenir déréseaunable.

Disjoncter.

> Face à la fuite de la mort qui n’est que refus de la vie : Memento Mori.
> Face à la fatigue : faire os, férocement. « 

http://merosblog.wordpress.com/2010/04/



Imprimer cet article


Commentaires de l'article
"La Rage du Sage", par Alain Damasio
29 décembre 2010 - 02h18 - Posté par jaja

merci à LL pour ce post

et merci celle ? celui ? ceux ? pour l’écriture

MERCI



"La Rage du Sage", par Alain Damasio
29 décembre 2010 - 09h04
"La Rage du Sage", par Alain Damasio
29 décembre 2010 - 15h13 - Posté par Jio

A lire absolument : "La Zone du Dehors" de Alain Damasio, ou l’histoire d’une révolution différente : la Volution !



"La Rage du Sage", par Alain Damasio
30 décembre 2010 - 14h48

merci beaucoup pour le texte
lucide feroce.

Caracole.






Intervention de J.L.Mélenchon à l’Assemblée sur le climat
samedi 10 - 20h39
de : joclaude
Faibles ou puissants les jugements de cour vous ferons blanc ou noir:J.De La Fontaine
samedi 10 - 10h05
de : joclaude
Ceci n’est pas un oh putain y a marre.
vendredi 9 - 20h02
de : jy.D
La Commune au jour le jour
vendredi 9 - 17h42
de : jean1
Fake news chez CNews : Pfizer plus dangereux qu’AstraZeneca ?
vendredi 9 - 17h06
de : joclaude
Bureau à la maison ou espace de co-working | Où devrais-je travailler ?
vendredi 9 - 13h52
de : gloriar
2022 : l’appel de Mélenchon aux communistes (vidéo)
vendredi 9 - 11h51
de : Communistes insoumis.e.s
Vaccin Russe : L’Allemagne entre en liste ! Des "toutous" suivront-ils ?
mercredi 7 - 16h58
de : joclaude
Vaccin Chinois : Une alternative pas chère, stockable et disponible ! Nouveau supplice à l’impéralisme !
mercredi 7 - 16h53
de : joclaude
1 commentaire
J.L.Mélenchon répond à Macron
mercredi 7 - 16h10
de : joclaude
Droits humains : Amnesty adresse un « carton rouge » à la France
mercredi 7 - 14h56
de : joclaude
3 commentaires
Le travail social dans une grève reconductible inédite
mercredi 7 - 14h29
AstraZeneca : vaccin qui tue !
mercredi 7 - 11h39
de : joclaude
Notre menu gastronomique - C’est l’heure de l’mettre !
mercredi 7 - 11h34
de : Hdm
Juan Branco:nous CONSTATONS que le sang a déjà commencé à couler (cf. les Gilets jaunes blessés, mutilés, éborgnés)
mardi 6 - 15h45
de : joclaude
VACCINS : la France sait pas faire, le flaconnage si ?
lundi 5 - 17h57
de : joclaude
1 commentaire
Moi j’ai pleuré quand le 1er homme a marché sur la lune
lundi 5 - 17h41
de : jean1
1 commentaire
Mesures liberticides : pour qui sonne le glas ?
lundi 5 - 17h19
de : joclaude
Conférence de presse sur la covid-19 de Christophe Alévêque.(video)
dimanche 4 - 12h15
de : jean1
Black Bloc : au cœur de l’extrême gauche américaine (video)
dimanche 4 - 11h59
de : jean1
OCCUPATION DE L’ODÉON : UN THÉÂTRE QUI NE SE TIENT PAS SAGE
samedi 3 - 21h19
de : joclaude
Scandaleux toubibs vaccineurs !
samedi 3 - 20h37
de : joclaude
1 commentaire
Le monarque ne s’est pas adressé qu’aux Français : il s’est adressé en filigrane à ses sponsors.
samedi 3 - 20h05
de : joclaude
Querelles sur les vaccins:Le directeur général de l’AP-HP convoqué par Véran
samedi 3 - 19h41
de : joclaude
1 commentaire
De l’origine du vouvoiement.
vendredi 2 - 19h39
de : jy.D
Origine du Sars-Cov2 : des fissures dans la muraille de Chine
jeudi 1er - 23h15
de : Pangolin Malencontreusement Offensé (PMO)
COVID-19 : la Chine alerte l’OMS pour être émergé d’un laboratoire militaire américain !
jeudi 1er - 21h23
Allocution Macron : Un effort de plus aux soignants pas apprécié !
jeudi 1er - 20h58
de : joclaude
Vaccin CUBAIN : Un pont aérien serait ouvert ?
jeudi 1er - 20h28
de : joclaude
1 commentaire
JEAN-LUC MELENCHON répond à Macron (video du direct sur Youtube)
jeudi 1er - 15h59
de : joclaude
Grains de sable - C’est l’heure de l’mettre !
mercredi 31 - 20h49
de : Hdm
Le virus et le président, interview des auteurs
mardi 30 - 17h14
de : Claude Janvier
Pendant la pandémie, le sacage de l’Hopiltal continu
mardi 30 - 15h06
de : Alain Collet
Réponse à la déclaration de l’EMA sur l’ivermectine pour la Covid-19
mardi 30 - 11h37
de : pierrot
À la direction d’Info’Com-CGT : soutien aux camarades Roberto Ferrario et Sidi Boussetta
lundi 29 - 17h40
de : FRONT POPULAIRE
La Marche pour une vraie Loi Climat
lundi 29 - 16h57
de : joclaude
1 commentaire
Vaccin Pfizer en Israël, des résultats ?
lundi 29 - 16h45
de : joclaude
Caravane contre le blocus à La Havane
lundi 29 - 16h13
de : joclaude
Théâtre de l’Odéon occupé, l’orchestre de soutien chante El Pueblo !!
lundi 29 - 15h52
de : joclaude
Chant : « Quand nous en serons au temps des cerises », c’est beau !
dimanche 28 - 17h16
de : joclaude

accueil | contacter l'admin



Suivre la vie du site
RSS Bellaciao Fr


rss IT / rss EN / rss ES



Bellaciao est hébergé par DRI

Facebook Twitter
DAZIBAO
À la direction d’Info’Com-CGT : soutien aux camarades Roberto Ferrario et Sidi Boussetta
lundi 29 mars
de FRONT POPULAIRE
À la direction d’Info’Com-CGT Nous avons appris dernièrement les discriminations, les harcèlements dont sont victimes les camarades Roberto Ferrario et Sidi Boussetta. Le camarade Roberto Ferrario est un militant qui contribue à diffuser de vraies informations, à diffuser pour le peuple et non contre le peuple, à diffuser des communiqués grâce à son site internet bellaciao.org Sidi Boussetta, secrétaire-adjoint de l’UL CGT de Blois est un militant reconnu. Ce camarade (...)
Lire la suite
Agir contre les discriminations et les harcèlements dans Info’com-CGT !!!
jeudi 25 mars
de Roberto Giordano Ernesto Ferrario
Je pas seulement le mème deuxième prénom "Ernesto" mais je partage aussi pas mal de ces idées. Dédicace spécial à la direction de Info’Com-CGT qui discrimine et harcèle les camarades militants... Roberto Giordano Ernesto Ferrario "Sobre todo, sean siempre capaces de sentir en lo más hondo cualquier injusticia cometida contra cualquiera en cualquier parte del mundo. Es la cualidad más linda de un revolucionario." Che Guevara Traduction : "Surtout, soyez toujours capables de (...)
Lire la suite
Honteux !!! : un salarié viré par la direction de Info’Com-CGT, avant d’être embauché...
mercredi 10 mars
de UlCGT-Vendome
Bonjour, A l’attention de : Romain Atlman de : David Jordan de : Julien Gicquel de : Marianne Ravaud Nous suivons toujours avec intérêt la situation dans laquelle se trouve notre camarade Sidi. Situation dont vous êtes à l’origine. Sidi est un militant convaincu, honnête, qui donne tout de sa personne aux autres. C’est d’ailleurs notamment pour ces raisons que vous êtes venus le chercher. Vous a-t-il fait peur ou vous a-t-il fait de l’ombre ? (...)
Lire la suite
8 mars à Ciudad Juarez, Mexique, État de Chihuahua, à la frontière avec les États-Unis
lundi 8 mars
de Roberto Ferrario
de Roberto Ferrario A Ciudad Juarez depuis 1993, plus de 500 cadavres ont été retrouvés dans des décharges et dans les zones désertes, la plupart des femmes jeunes voire adolescentes, étudiantes, ouvrières de nuit dans les usines, femmes de chambres, petites employées. Beaucoup vivent dans des conditions très précaires avec parfois des enfants à élever. Elles ont été enlevées, détenues en captivité, victimes de tortures et de graves violences sexuelles avant d’être assassinées à (...)
Lire la suite
Un vieil article qui reste d’actualité : "Sarkozy l’Italien"
mardi 2 mars
de Roberto Ferrario
1 commentaire
jeudi 9 avril 2009 Le meurtre perpétré par les fascistes de Sergio Argada le 20 octobre 1974 a Lamezia Terme de Bellaciao Avertissement - Comme vous le savez peut-être, nous sommes un collectif Franco-Italien. Nous avons toujours un œil sur la vie politique italienne et l’autre sur la vie politique française. Dernièrement, nous sommes souvent troublés par les nombreuses coïncidences, par les échos, que l’on trouve d’une ou de l’autre chez le voisin (...)
Lire la suite
Ca chauffe grave chez #Info’Com-CGT !!!
mardi 23 février
de Stéphane Paturey et Olivier Blandin (anciens secrétaires du syndicat)
Lettre ouverte à #RomainAltmann, secrétaire général d’#Info’Com-CGT Directement, sans contour, permets-nous de trouver ton commentaire hallucinant ! Comme à l’accoutumée, des généralités mais jamais de fond. Ce sens perpétuel du raccourci passe peut-être devant une commission exécutive (CE)… beaucoup moins lorsque des camarades apprennent les méthodes, les mensonges et les calomnies que tu couvres dans notre syndicat. Ce n’est pas digne d’une direction (...)
Lire la suite
Lettre ouverte au secrétariat Info’Com-CGT
mercredi 3 février
de Sidi Boussetta
2 commentaires
Au secrétariat Info’Com-CGT Vous êtes venu me chercher il y a 4 ans suite à cet article dans l’Humanité car vous "aviez besoin de militants". Par conviction, j’ai lâché le CDI et l’appartement qui m’attendaient à Nantes. J’ai fait ça pour rejoindre vos rangs. Vous m’avez proposé un emploi au Journal Officiel. Vous avez fait des réunions pour proposer mon nom comme futur CDI au Journal officiel. Suite à un "refus", vous m’aviez dit que le (...)
Lire la suite