Bellaciao est hébergé par
Se rebeller est juste, désobéir est un devoir, agir est nécessaire !
PUBLIEZ ICI PUBLIEZ VOTRE CONTRIBUTION ICI

"Les Ch’tis", "Germinal" comique

de : Philippe Marlière
mercredi 30 avril 2008 - 13h30 - Signaler aux modérateurs
6 commentaires
JPEG - 53.3 ko

de Philippe Marlière Maître de conférences en science politique à l’université de Londres

Le succès du film de Dany Boon est remarquable : plus d’un quart de la population française, toutes régions et générations confondues, a vu à ce jour cette comédie. Cet engouement est d’autant plus inattendu que l’action se déroule dans le Nord-Pas-de-Calais, une région méconnue dans laquelle - nous enseigne l’oeuvre de fiction - la population autochtone parle une langue distincte du français : le ch’timi. Les clivages centre-périphérie (Paris-province) ou Nord-Sud existent dans la plupart des pays européens.

Ces rivalités régionales renvoient, dans tous les cas nationaux, à une opposition d’une double nature : culturelle et de classe. Dans le cas français, une lecture stéréotypée perçoit le Nord comme une région économiquement défavorisée, à forte densité ouvrière, donc culturellement fruste. Inversement, on associe au Sud le dynamisme économique, un art de vivre supérieur et une population généralement sophistiquée.

Dans ce film, Dany Boon cultive les stéréotypes négatifs à propos du Nord pour démontrer que cette région n’est pas l’enfer décrit par la plupart des Sudistes. Grossissant délibérément les clichés anti-Nord, Boon fait le pari de démythifier la perception négative que l’on a généralement de cette région. La satire produit un effet paradoxal : se conformer aux poncifs sur le Nord pour en révéler la beauté cachée.

Le film aborde le double registre culturel et classiste. Culturel d’abord, avec la mutation dans le Nord du directeur de la poste à Salon-de-Provence (Kad Merad), à la suite d’une faute professionnelle grave (le Nord comme peine de prison symbolique). Cette partie du film épuise le répertoire des représentations fantasmagoriques du Nord. L’intrigue et les gags s’enchaînent de manière prévisible (le pôle Nord, la sonorité grotesque d’un ch’timi largement imaginaire, la laideur des paysages, etc.).

La caricature est le propre de la comédie et appelle le rire (fût-il gras). Cette mise en train fait rire le public, car elle exprime un racisme anti-Nord sans fard, tellement outré qu’il ne peut que susciter l’hilarité de tous. Dans une courte apparition, Michel Galabru illustre jusqu’à l’absurde la représentation fantasmée de l’enfer du Nord.

Le ch’timi est-il l’attribut culturel essentiel des Nordistes ? Rien n’est moins sûr. Seule une minorité de Nordistes parle le patois. Et encore cette pratique est-elle socialement et générationnellement connotée : le français mâtiné de ch’timi est essentiellement pratiqué par les personnes âgées en milieu rural. Il est ainsi invraisemblable que les postiers à Bergues puissent interpeller les usagers du bureau de poste en patois. Le film donne faussement l’impression qu’à Amiens, Calais ou Armentières, les Ch’tis parlent le même patois.

En fait, le ch’timi n’est pas une "langue" unifiée, mais peut varier assez nettement d’une localité à une autre. Le ch’timi relève surtout de la sphère privée, amicale ou familiale, celle de la détente et du loisir. On plaisantera occasionnellement en patois entre amis ou en famille, mais pas sur le lieu de travail. C’est la langue de la transgression, du "mauvais Français", comme l’ont inculqué les instituteurs de la République à des générations d’écoliers. "Ecraser le patois", c’est être "cancre", "inculte". En réalité, ce qui caractérise les Nordistes n’est pas tant le ch’timi qu’un accent régional prononcé et reconnaissable (comme celui des Sudistes).

Le suremploi anachronique du ch’timi dans le film n’est pas fortuit : il permet de souligner à gros traits la nature "accueillante" et "populaire" des Nordistes et de suggérer en même temps qu’ils sont un peu "babaches" (primaires). Non seulement les personnages principaux parlent un patois incompréhensible, mais ils sont aussi laids et obèses (à l’exception d’Anne Marivin, la postière), inactifs ou oisifs et, bien entendu, ont un penchant pour la bouteille. La banderole des supporteurs du PSG était injurieuse, mais elle n’a fait que paraphraser de manière ironique le message que véhicule implicitement le film de Dany Boon. Le scandale qu’elle a provoqué en France peut donc paraître paradoxal, car la source de son inspiration se trouve bien dans cette comédie. La colère du maire socialiste de Lens à cette occasion peut prêter à sourire. Le groupe socialiste de la région Nord-Pas-de-Calais n’a-t-il pas financé à hauteur de 600 000 euros le film de Dany Boon ? Cette décision a d’ailleurs suscité l’incompréhension et la colère d’une grande partie de la population nordiste.

On notera enfin que les principaux personnages travaillent à la poste. S’agit-il d’une promotion d’un service public essentiel et un pied de nez indirect à la rupture néolibérale promise par le sarkozysme ? On peut le comprendre ainsi, mais une lecture antinomique est possible : ces postiers sont des fonctionnaires pépères (des "bringueurs" invétérés), pas très professionnels (Dany Boon en postier alcoolique) ; bref, le Nord que l’on donne à voir ici se conforme à l’imagerie dominante d’une région à la main-d’oeuvre peu qualifiée et peuplée d’assistés sociaux.

Le film dégage un pessimisme social, accentué dans le dénouement de l’histoire : après trois années de purgatoire dans le Nord, le directeur s’en retourne vers le paradis sudiste (en réalité, nombre d’exilés involontaires dans le Nord décident de s’y établir).

Bienvenue chez les Ch’tis est donc une comédie ambiguë. Bien intentionnée, elle campe un Germinal comique, mettant en scène un prolétariat dévoué, mais pas très futé, dans une région économiquement arriérée. Bon gré, mal gré, ce film flatte les principaux poncifs anti-Nord : serait-ce la raison de son succès commercial phénoménal ?


Partager cet article :

Imprimer cet article
Commentaires de l'article
"Les Ch’tis", "Germinal" comique
30 avril 2008 - 13h43

Je suis tout à fait d’accord avec ton article.

Et c’est très drôle car nous nous en faisons la réflexion avec une autre copine du Pas de Calais il y a 2 ou 3 jours : si ce film nous a touchées nous en tant qu’"exilées" du NPDC et a pu nous rappeler des êtres chers ou des moments particuliers (elle me rappelait justement que sa nounou attendait que ses parents soient partis pour se "lâcher" et reparler chti) ça nous a aussi pas mal blessées parce que comme tu dis très justement le film est ambigu.

Et je pense tjs comme je l’a i dit dès le début qu’une grande partie des gens y sont allés pour voir ce qu’ils y ont trouvé, c à d une carricature, et c’est ce qu’a exprimé la banderole du PSG.

Ce qui nous faisait surtout "mal" quand on en parlait, c’est que Boon travaille à une adaptation de son film pour les USA -et là ça saute aux yeux de celles et ceux qui n’avaient pas encore compris qu’il faut réfléchir avant d’encenser DB et son film...décidément très, très ambigus.

La Louve



"Les Ch’tis", "Germinal" comique
30 avril 2008 - 21h19 - Posté par

combien parmi ces spectateurs iront aux manifs pour défendre leurs propre vie ?

c’est, me semble-t-il, un film de diversion (un de plus...) plus que de divertissement


"Les Ch’tis", "Germinal" comique
30 avril 2008 - 21h58

Et nous voilà à nous taper des discussions sans fin sur une pure création médiatique dont le seul intérêt d’analyse devrait être la capacité de manipulation de masse qui fait "croire" que c’est par un bouche à oreille "populaire" que ce navet a eu du succès en opposition avec le lancement par exemple de l’autre navet "Astérix". En plus, avec l’appréciation du facho LePen on va être traité de Lepéniste si on juge ainsi le film. C’est y pas beau tout ça. Je précise que j’ouvre ma gueule sans bien sûr être aller voir ce ... film, ni même y avoir pensé un seul instant.

Dans la rue, demain, camarades.



"Les Ch’tis", "Germinal" comique
1er mai 2008 - 00h29 - Posté par Valère Staraselski

Pourquoi « Bienvenue chez les Ch’tis », film de Dany Boon, davantage qu’un succès commercial constitue, comme le faisait remarquer l’écrivain Pierre Drachline, un phénomène de société ?
Quelques années en arrière, le public français tremblait et pleurait avec « Titanic », aujourd’hui bientôt vingt millions de spectateurs hexagonaux, toutes générations confondues, rient et sont émus avec « Bienvenue chez les ch’tis ». Que s’est-il donc passé entre la projection d’une superproduction d’un film catastrophe à effets spéciaux relatant l’annonce d’un monde qui allait sombrer corps et biens et ce film, on ne peut plus simple, suivant la virée pour faute d’un directeur de la Poste en terre sinistrée du nord de la France ? Qu’a donc compris Dany Boon et avec lui le quart de la population et qui visiblement laisse perplexes nos élites et silencieux nos élites médiatiques ? Eh bien disons, entre autre chose, que « Bienvenue chez les Ch’tis » répare et réhabilite l’image de tout un peuple en reconsidérant les couches populaires autrement que comme des babaches (des primaires). Pourquoi ? Comment ? Eh bien en mettant en lumière l’expérience que font et feront de plus en plus les couches moyennes, ou qui se vivent comme telles, de leur retour au sein des couches populaires. Il y a quelques jours, l’économiste Patrick Artus expliquait sur une radio que la mondialisation liquidait de fait les couches moyennes des pays développés. Nous y voilà ! Alors bien sûr, il y a celles et ceux encore épargnés, celles et ceux de ces couches plus très moyennes qui ne voient rien venir, celles et ceux qui refusent en se cramponnant à une manière de voir dépassée (la femme du directeur de la Poste), ceux qui déploient des banderoles injurieuses et qui ce faisant, croient se rassurer à bon compte, celles et ceux pour qui les marques de luxe remplacent les perruques poudrées aristocratiques du 18è siècle... et... enfin, quelle leçon, mais quelle leçon reçoit le directeur de la Poste (Kad Merad) de la part de ses collègues ! Quelle leçon, de tact, de pudeur, de solidarité, de simplicité, de fraternité, d’ouverture d’esprit, ce représentant des couches moyennes reçoit de ses subordonnés appartenant aux couches populaires ! Au point que devant l’évidence, ce directeur accepte tout de go de faire partie du groupe et des leurs, montrant ainsi métaphoriquement le chemin à suivre... Quant au reste, une lecture par trop littérale conduirait à oublier que « Bienvenue chez les Ch’tis » est une fiction et aussi ce que Dany Boon, en véritable artiste, sait par expérience : « l’imagination est la reine du vrai » (Baudelaire). Dany Boon dont les origines populaires ne sont un secret pour personne sait manifestement de quoi il parle, ce comique a choisi de prendre les clichés les plus éculés pour les retourner. Le rire déclenché est à la fois libérateur, réparateur et réconciliateur. En cela, à la manière d’un Ken Loach comique, ce film participe à la connaissance de la réalité. Alors, bien sûr, il y en aura qui seront toujours trop « comme il faut » pour être en mesure de comprendre qu’une cuite monumentale (moment extraordinaire de fraternisation dans le film) ne fait pas des protagonistes des alcooliques ! Il y aurait tant à dire, le service public postal (avant que la Poste ne veuille devenir un service financier), le beffroi versant religieux et versant laïc, la France qui continue... Ce film populaire dit, entre autre, cette chose très simple : un peuple qui récuse la violence et le bling-bling des marchands bornés qui nous gouvernent, un peuple qui sait réinventer la solidarité est en voie de recréation. A nous de le voir ou pas. A nous d’en être ou pas. C’est la bonne nouvelle que répand le film de Dany Boon à travers le pays qui l’accueille avec engouement.

Valère STARASELSKI



"Les Ch’tis", "Germinal" comique
1er mai 2008 - 08h55 - Posté par HugBert

Je dois dire que je suis parfaitement. Je dirai qu’on retrouve les gens tels qu’ils sont. Avec leurs défauts et également leurs qualités. Et je pense que l’affiche du PSG traduit peut être quelque chose de plus profond : les ch’tis sont toujours en lien avec une culture régionnale et historique. Est-ce que le monde moderne, et tout spécialement à Paris, je pense, n’a pas un atteint un mode de vie beaucoup trop artificiel et normalisé qui ne trouve plus ses attaches régionnales et historiques ? Cela expliquerait la haine et la frustration exprimée sur ces affiches .

Cordialement.


"Les Ch’tis", "Germinal" comique
1er mai 2008 - 11h58 - Posté par zozo

Passer la Frontiere et les ’’t’chis’’ sont considérés comme des fréres sous le joug Français, la région est sous occupation, la population a subi une assimilation forcées etc etc... autre son de cloche.
Que d’ailleurs les Flandres française, sont la Flandre.
Que Lille se dit Rijsel.
Que Dunkerque se traduit ’’ l’eglises dans les dunes ’’ dans la langue de vondel
Que le Pas-de-Calais, une fois est une ouverture ’’stratégique’’ royale.
Dans ce contexte, sortir un film et focaliser l’attention sur le ’’ communautaire régionale’’ ’ ca sent une brouille pas trés catholique, et le cinema en plus que d’être un art divertissant, est un formidable outil de propagande.

peinard ...






accueil | contacter l'admin



Suivre la vie du site
RSS Bellaciao Fr


rss IT / rss EN / rss ES



Bellaciao est hébergé par DRI

(test au 15 juin 2021)
Facebook Twitter
DAZIBAO
14e festival des Canotiers mercredi 7 au dimanche 11 juillet 2021
lundi 5 juillet
L’association Ménil Mon Temps présente le 14e festival Les Canotiers, « cinéma et concerts en plein air », qui se déroulera du mercredi 7 au dimanche 11 juillet 2021 sur le parvis de l’église de Ménilmontant. Au programme : Des concerts (20h30) : Mer 7 : Dominique Grange et Mymytchell, avec Jonathan Malnoury (guitare) et Alexis Lambert (accordéon). Jeu 8 : Cheikh Sidi Bemol (solo). Ven 9 : TyArd, [Duo Électro-Pop]. Dim 11 : M.A.J, [Duo Électro-Folk’n’Roll]. (...)
Lire la suite
Une lettre de Cesare Battisti, en grève de la faim et des soins depuis le 2 juin
jeudi 10 juin
de Cesare Battisti
Je m’adresse à mes enfants bien-aimés, à ma compagne de voyages, aux frères et aux sœurs, aux neveux, aux amis et aux camarades, aux collègues de travail et à vous tous qui m’avez bien aimé et soutenu dans votre cœur. Les effets destructeurs de la grève Je vous demande à vous tous un dernier effort, celui de comprendre les raisons qui me poussent à lutter jusqu’à la conséquence ultime au nom du droit à la dignité pour chaque détenu, de tous. La dignité (...)
Lire la suite
QUI ATTAQUE UN CAMARADE ATTAQUE NOTRE SYNDICAT DANS SON ENSEMBLE !!!!
samedi 5 juin
de Roberto Ferrario
Après mon expulsion de infocom ordonné par Romain Altmann ma colère est très froide je peux dire glaciale... Je me réveille cet matin avec plein d’idées de comme organiser la riposte... mais tranquillement... Ma première adhésion syndicale à 17 ans mon premier boulot dans le plus grand hôpital de Milan, je ne 64 et certainement n’est pas un Romain Altmann qui va m’empêcher de continuer mon combat, probablement solitaire... Mais aussi avec mes camarades de mon syndicat, la (...)
Lire la suite
La purge interne chez Info’Com-CGT se poursuit...
vendredi 4 juin
de Collectif Bellaciao
La direction du syndicat #InfoComCGT dirigé par le secrétaire général Romain Altmann : après avoir poussé à la démission Mickaël Wamen (délégué CGT Goodyear) du syndicat #InfoComCGT après avoir expulsé Sidi Boussetta (secrétaire-adjoint UL CGT Blois) du syndicat #InfoComCGT après avoir expulsé Roberto Ferrario (porte parole du site bellaciao.org) du syndicat #InfoComCGT après la démission de Stéphane Paturey secrétaire général-adjoint d’#InfoComCGT après la démission de (...)
Lire la suite
Israël. Exemple du déséquilibre d’information…
lundi 17 mai
de Roberto Ferrario
2 commentaires
Le gouvernement israélien a toujours peur de l’information comme aujourd’hui après la démolition du siège de l’AP et comme par le passé les « ennemis d’Israël » sont des journalistes ... Exemple du déséquilibre d’information. Des journalistes à Gaza sur les décombres de leurs anciens bureaux détruits par l’armée de l’air israélienne ... A Paris, la discussion sur « nos » médias grand public tourne autour du nombre de fois où l’expression (...)
Lire la suite
Liberté de la presse, version israélienne (video)
samedi 15 mai
L’armée israélienne a détruit samedi le bâtiment qui abrite les bureaux de l’agence de presse américaine Associated Press et Al Jazeera dans la bande de Gaza La tour de la ville de Gaza qui abritait les bureaux des médias internationaux a été pulvérisée samedi par une attaque annoncée quelques minutes plus tôt par l’armée israélienne. Le bâtiment de 13 étages, visé par l’armée de l’air israélienne et qui venait d’être évacué, s’est effondré, (...)
Lire la suite
Info’Com-CGT : le secrétaire Romain Altmann organise une épuration dans le syndicat…
vendredi 7 mai
de Sidi Boussetta secretaire adjoint UL CGT Blois
NDLR : Le secrétaire Romain Altmann veux imposer l’exclusion de deux camarades (Sidi Boussetta secrétaire adjoint UL CGT Blois et Roberto Ferrario fondateur du site bellaciao.org) du syndicat Info’Com CGT en vertu du débat démocratique…. Pfffffffff Semble que bien d’autres vont suivre le chemin du Goulag en Sibérie…. Voilà la réponse d’un des de deux camarades, premier de la liste noire… Les cons ça osent tout...voici ce que j’ai trouvé dans (...)
Lire la suite